Torpeur et Bâillements

Lion qui baille

Depuis un paquet d’années, les défenseuses et défenseurs d’un féminisme de bon aloi critiquent avec justesse l’épouvantable concept du mansplaining. A priori, un potentiel d’empathie démesuré n’est pas requis pour appréhender le côté déplaisant de ce comportement à la limite du fair-play.

Cette tendance, fort répandue parmi la gent masculine, à pratiquer l’infantilisation sitôt qu’il s’agit d’aborder, en présence de porteuses d’oestrogènes, des concepts dépassant les acquis standards d’un enfant de huit ans et demi en décrochage scolaire, a largement de quoi agacer ses victimes. Quand il ne s’agit pas carrément, dans le chef de l’un de ces fruits-de-chênes, de s’approprier lâchement en réunions les idées de ses plus éminentes collègues, grâce à quelque subtil remplacement lexical. Un inepte subterfuge qui ne trompe personne (sauf éventuellement leur patron, mais qui se soucie de l’avis de cet olibrius ?!).

De façon parfois inconsciente, fruit d’atavismes acquis en même temps que leur première dent de laid (oui… mettez un « t » si vous insistez ; inutile de m’interrompre pour de telles futilités !), beaucoup d’hommes vivent encore avec la conviction qu’il existerait une prédominance intellectuelle du masculin sur le féminin, qui se trouverait ainsi coincé sur un échelon inférieur de la chaîne élémentaire.

Néanmoins, j’ai peut-être une bonne nouvelle pour nos consoeurs : vous n’êtes pas aussi seules que vous pourriez le penser à connaître cet insondable ennui, lorsqu’un prétentieux se lance devant vous dans un puissant raisonnement en s’écoutant parler, et en savourant chaque pause oratoire comme autant de silences métaphysiques. Plus rarement certes, mais avec la même envie de clamser dans un message d’acceptation de cookies, de nombreux hommes de par le monde sont aussi confrontés, à intervalle régulier, à ce genre de snobinards patentés.

Certes, peu de ces fâcheux oseraient s’attarder aussi longtemps, face à un public masculin, sur la présentation du fonctionnement de la machine à café du bureau (comme si le bouton orné de ce pictogramme assez précis d’une tasse fumante, ne donnait pas déjà un indice précieux à ses utilisatrices potentielles – rappelons-leur à cette occasion que, pour faire la vaisselle plus souvent qu’à leur tour, quasiment toutes les femmes savent ce qu’est une tasse, c’est scientifiquement prouvé).

Ces emmerdeurs ne prendraient pas non plus autant sur leur espérance de vie, s’ils étaient en présence d’auditeurs mâles, au moment de tenter d’expliquer à un public hébété – et rêvant tout à coup de périr dans les conditions d’utilisation d’ITunes – comment on enfonce un clou dans un mur sans se blesser. Ce douteux privilège reste réservé à la gent féminine.

Passionné par cet article, le jeune Brandon-Henri ferait bien une petite sieste

Mais à côté de ce phénomène déjà analysé et décrié (sans résultat tangible à ce jour, ce que je ne mecsplique pas), s’en trouve un autre, quelque peu boudé par les média mainstream.

Or fatalement, sitôt que l’auditoire de l’un de ces insupportables donneurs de leçons se trouve composé, fut-ce partiellement, de personnes du même sexe que lui, ce qui pouvait être classé comme du mansplaining se transforme en une sorte de pédanterie unisexe caractérisée ; un comportement auquel on serait bien inspirés de donner un nom officiel, depuis le temps qu’il fait des ravages dans nos salles de réunion.

Partant de sa version phallocrate, et histoire de ne pas réinventer la roue, il me semble que la seule appellation possible pour évoquer cette odieuse habitude serait celle de humansplaining.

Sitôt que l’on quitte le domaine de la psychomotricité fine (et de la commercialisation des barils de poudre à lessiver), pour se pencher sur des problèmes plus conceptuels (politique, économie, décisions stratégiques en milieux professionnels, utilisation d’une photocopieuse Xerox), le humansplaining rejoint volontiers son cousin mansplaining – les deux allant parfois jusqu’à se confondre.

Le second étant déjà bien connu, il est temps que le premier cité passe à son tour sous le microscope des spécialistes ès sciences humaines et autres neurologues. Qui sont ces pédants individus porteurs de la maladie ? Qui leur a donné l’impression que leur opinion pouvait nous intéresser ? Ce mal dont ils souffrent – et avec lequel ils torturent leur entourage en représailles – doit-il être classé parmi les névroses, ou parmi les troubles obsessionnels compulsifs ? Où se situent-ils dans le spectre de l’autisme ? La politicienne Laurette Onkelinx est-elle le patient 0, ou bien connaît-on un foyer d’infection antérieur ?

Spirale de la mort
Métaphore entomologique réussie du réseau social Instagram

A l’instar de la « spirale de la mort » de la fourmi (provoquée par la disparition soudaine des facultés olfactives d’une malheureuse fourmi, celle-ci devenant alors incapable de suivre les phéromones de ses congénères ; sa détresse la pousse à tourner en rond en attirant toute la fourmilière dans son sillage jusqu’à l’épuisement complet), le humansplainer peut attirer son entourage dans un grave cercle de vicieux (oui, retirez le déterminant si vous y tenez… et puis cessez de m’interrompre pendant que je pratique l’entomosplaining, c’est assommant !).

Dénués des capacités olfactives permettant de repérer les signes classiques de lassitude chez leurs congénères, les ‘splainers ont une tendance maladive à confondre les phéromones de l’ennui avec celles de la connerie congénitale. Ce qui les incite, à la moindre chute de paupière, à reprendre leur raisonnement depuis le début, à l’aide d’un vocabulaire simpliste… et ainsi de suite !

Ceci étant dit, mes dernières observations me permettent d’être assez formel sur un point : tous les spécialistes du (hu)mansplaining ne vivent pas avec la conviction que vous êtes sous-équipé.e.s pour les comprendre ; en revanche, ils misent tous sur le fait que vous serez trop bien élevé.e.s pour les empêcher de s’écouter parler pendant des heures. Surtout votre patron d’ailleurs (mais qui se soucie de l’opinion de cet ahuri ?!).

Dès lors, la conclusion est limpide : vous vous devez de préserver ces ‘splainers des tendinites de l’ego et autres masculinites aiguës qui les guettent. Et pour ce faire, le remède n’est pas une éducation au féminisme, ni une initiation à l’égalitarisme de genres au bureau… mais bien un bon gros bâillement juste devant leur nez. Et sans les mains ! Croyez-moi sur parole : ça n’a pas son pareil pour remettre un ‘splainer – ou un enseignant du secondaire subsidié* – à sa place.

De mon côté je ne risque rien, car comme le disait Philippe Solers : « écrire est la seule façon de parler de soi sans assister à l’ennui des autres ».

Bon mois de mars à l’abri de la littérature de Philippe Solers, et par-dessus tout des (hu)mansplainers,

Kikh

*Je signale à mon jeune lectorat – au risque de sombrer dans le youthsplaining – qu’il est préférable de ne pas avoir recours à cette technique en plein milieu d’un examen oral. Là aussi, croyez-moi sur parole…

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