Encore un secret de polichinelle pour entamer cet article : si un jour un génie vous apparaissait tandis que vous frottiez la vieille lampe à huile trouvée dans le grenier de votre oncle anachorète décédé d’ennui, il est de coutume d’affirmer d’un ton bien assuré que vous lui réclameriez « tout sauf de l’argent, ce serait vraiment trop triste »…
Nous savons vous et moi que c’est d’une hypocrisie sans nom. Bien sûr que vous réclameriez immédiatement un bon gros et juteux virement sur un compte au votre (de nom) dans une institution bancaire caribéenne. Et vous auriez bien raison !

Khalil Gibran a écrit un jour que « le plus pitoyable des hommes est celui qui transforme ses rêves en or et en argent ». Il n’a en revanche rien dit de mal sur le fait d’adopter le raisonnement inverse, et de transformer vos éconocroques en rêves. C’est même tout le concept, ou alors il faudra que quelqu’un m’explique pourquoi nous réglons nos radio-réveils le matin « comme par hasard » pile à l’heure nous permettant d’arriver à temps au bureau, et pas seulement au moment où arrivent dans nos boîtes aux lettres La Libre Belgique et ses précieux mots-croisés*, aux alentours de 11h27 (oui, mon facteur n’est pas Speedy Gonzalez, mais je le soupçonne d’avoir des ancêtres helvètes, vu sa régularité de métronome… C’est bien simple : si je suis sans nouvelles de lui à 11h29, j’appelle son épouse pour lui présenter préventivement mes condoléances).
A bien y réfléchir, je pense que les gens qui vous demandent quel voeu vous formuleriez à un génie aladdinéen, en réclamant une réponse plus « originale » qu’un compte en banque richement doté, sont soit complètement abrutis (ce sont des choses qui arrivent), soit ils vous soupçonnent en fait, tout à fait paradoxalement, de manquer cruellement de l’imagination nécessaire pour utiliser à bon escient des fonds gagnés de façon si méritoire !**
Ce paradoxe n’est pas très éloigné d’autres paradoxes tout aussi frustrants. Nous usons ainsi notre jeunesse et les plus belles années de nos existences à accumuler des ressources financières sur lesquelles nous pourrons enfin nous endormir, avec nos savates aux pieds, une fois l’âge de la pension et du temps libre atteint, trop fatigués et arthrosés que nous serons pour les dilapider intelligemment en projets ambitieux.
Il en va de même de la sagesse qui, notablement, « vient à nous lorsqu’elle ne sert plus à rien », comme l’écrivait Gabriel Garcia Marquez dans L’Amour aux Temps du Choléra. Loi de la vexation universelle oblige, c’est une constante dans la vie que les choses dont nous aurions le plus besoin nous arrivent toujours lorsque nous n’en avons plus l’usage – sauf peut-être pour nourrir de nouveaux regrets, au risque de précipiter ceux-ci dans les affres de l’obésité morbide.
De la collègue charmante et drôle dont vous apprenez trois ans plus (et trop) tard que les sourires amicaux étaient en fait autant d’appels du pied à votre endroit, aux cours de la bourse dont les évolutions auraient dû être si faciles à prévoir, mais que ni vous ni aucun gourou de Wall Street n’avait cependant vu venir, en passant par la recherche du sens de l’existence dont vous n’apprenez (attention spoiler alert !) que sur votre lit de mort qu’il consiste (attention, vraiment, vous ne direz pas que je ne vous ai pas prévenu !) à… Non, décidément, je me dis qu’il sera bien temps de vous en parler une prochaine fois.
Bref, tant d’occasions de nous insurger à grands coups de « si j’avais su ! » ou, pour les amateurs du subjonctif imparfait, de « encore eut-il phallus que je le (placer ici le verbe savoir dans sa juste conjugaison ; je me refuse à le faire, par souci pour mes lecteurs mineurs, dont l’existence est déjà assez dure comme ça, à extraire des entrailles de la Terre ces précieuses matières premières indispensables à la fabrication de nos smartphones) ».
Allez, si jamais ce stupide génie se pointe et m’accorde non pas un, mais trois voeux, c’est promis : j’utiliserai le troisième pour lui réclamer qu’il mette fin à cette injustice. Ca tombera à point nommé, juste après qu’il m’ait accordé mon deuxième voeu, en pendant par les pieds les squatteurs de la bande du milieu sur nos autoroutes…
A la semaine prochaine, sauf si je trouve une lampe à huile à frotter d’ici là,
Kika
*Etant bien connu que les mots croisés sont la seule raison valable d’encore acheter un journal, en dehors de la saison des allumages de barbecues…
**Ces idiots peuvent d’ores-et-déjà me verser leurs maigres économies sur mon compte en banque, je me ferai un plaisir de les faire démentir…
